imprimer l'article

Le suicide chez l'adolescent

Interview de Philippe Jeammet , pédopsychiatre à l'Institut Montsouris.

Tasanté : Qu'est-ce qui pousse les ados à se suicider ?
Philippe Jeammet : Les causes sont multiples. Parmi elles, la déception, une mauvaise image de soi, un sentiment d'insécurité intérieure, le découragement ou une expérience traumatique comme l'abandon par exemple. Cette tendance à la déception vient du fait que les ados ont beaucoup d'attentes vis-à-vis de l'extérieur, beaucoup placent la barrière trop haute, ils attendent autre chose, veulent vivre comme ils le voudraient, tout contrôler : le succès, les relations avec les autres. Le suicide devient alors paradoxalement pour eux un moyen d'exister et de reprendre le contrôle sur leur destin. Il existe aussi une vulnérabilité biologique, c'est-à-dire des tempéraments plus sensibles à la dépression. Cela dit une sensibilité exacerbée est aussi une richesse, ce n'est pas toujours pathologique. La violence comme la création sont spécifiques à l'être humain. L'homme a la capacité de s'analyser, d'avoir conscience de ses faiblesses, c'est comme ça.

Tasanté : Comment peut-on agir sur ces causes ? Quels sont les moyens de prévention ?
Philippe Jeammet : Etre attentif à l'ado est la meilleure prévention. La qualité des liens avec l'environnement (parents, école, copains) est bien sûr primordiale. Il faut dès la petite enfance donner confiance à l'individu, valoriser ses ressources personnelles, lui donner de l'autonomie, un rôle actif et pas trop le dominer ou l'étouffer. Il faut aussi savoir repérer les symptômes d'un mal être, des signes de souffrance s'il y en a : isolement, fugue, tristesse, mise en échec délibérée, dévalorisation, consommation de drogues ou d'alcool, pensées suicidaires. Il faut savoir qu'une première tentative de suicide est le symptôme le plus grave.

Tasanté : Qui peut agir ?
Philippe Jeammet
: L'entourage immédiat évidemment mais il faut aussi laisser l'enfant ou l'ado s'ouvrir à des partenaires extérieurs (école, copains). L'inconnu ne doit pas être vu comme une menace mais plutôt comme une richesse. L'ado ne doit pas avoir le sentiment de trop dépendre de quelqu'un. Il a souvent des comptes à régler avec les adultes donc une difficulté à accepter une aide venant des adultes. Il faut donc être proche mais sans les persécuter ou vouloir devenir leur mentor ! Il faut savoir partager et passer la main au monde médical si besoin est.
Cela dit, un suivi psychologique et médical après une tentative de suicide est primordial. Plus de 50 % des suicidants ne consultent pas en sortant des urgences. Ils veulent tourner la page le plus vite possible et banalisent ainsi leur geste. Certains consultent mais abandonnent après 2 ou 3 séances sans avoir réellement réglé leur problème. Une hospitalisation permet une coupure, un temps pour réfléchir à son acte. La présence d'un tiers entre les parents et l'ado suicidant lui évite également de retomber tout de suite dans une relation problématique avec eux. Car s'il attend beaucoup de ses parents, il ne supporte pas non plus une trop grande attention de leur part.

Tasanté : quelle est la spécificité de votre activité à l'Institut Montsouris ?
Philippe Jeammet : Nous appliquons ce qu'on appelle un suivi plurifocal, c'est-à-dire un suivi à plusieurs personnes utilisant différents moyens (médecin, psychiatres, médicaments). Cela permet aussi d'avoir un contact personnalisé et de déceler une éventuelle rechute.
Il faut savoir aussi qu'à trop en parler, on met en valeur le comportement suicidaire. C'est le paradoxe de notre métier. On veut prévenir mais on valorise aussi ce mode d'expression puisque le suicide est, comme on l'a dit, un moyen de s'affirmer par rapport au monde extérieur et à celui des adultes.

Va voir aussi : la journée nationale de prévention du suicide.

tasanté.com le 07/02/2002

Envoie ton témoignage !

S'inscrire